Appel au rationalisme ou vindicte mutazilite? 5/9
Au sujet de Muawiya et des autres compagnons du prophète On aimerait bien connaître les noms des théologiens palatins que payait si chèrement Muawiya pour dire de lui qu'il était un grand compagnon. M. Kadi dit avoir lu cette histoire et d'autres dans les chroniques de Tabari. At-Tabari est un célèbre savant et historien sunnite du dixième siècle. Parmi les ouvrages qu'il rédigea, l'un des plus connus est celui qui traite de la chronologie universelle, intitulée en arabe «Tarikh ar Roussoul wal Moulouk». Cette œuvre a été résumée en langue persane une quarantaine d'années après sa mort par un lettré samanide (chiite) du nom de Al Bal'ami. C'est cette version abrégée qui a ensuite connu une très grande notoriété, et c'est celle-ci qui a été traduite au dix-neuvième siècle en français par H. Zotenberg, et qui est proposée encore aujourd'hui au public francophone sous le titre de «La Chronique-Histoire des Prophètes et des Rois»8. Il est essentiel de souligner que dès l'introduction, At-Tabari avoue avoir réuni tous les rapports historiques qu'il a pu trouver, et ce, indépendamment de leur degré de fiabilité. Un assainissement de fond s'impose au niveau de l'analyse des chaines de transmissions9. Ceci est pour l'œuvre originale, car pour la version abrégée par Al Bal'ami et traduite en français, non seulement les chaînes de transmission des différents récits cités ne s'y trouvent plus, mais bien plus grave encore, des ajouts personnels et des modifications dans le contenu de certains récits furent opéré. Et quand on constate combien le résumé de la chronique de Tabari est utilisé par les propagandistes chiites duodécimains et les autres détracteurs de l'Islam dans leurs attaques visant à discréditer l'action des compagnons et à salir leur honneur et leur mémoire, on peut se faire une idée assez claire des altérations du texte original auxquelles Al Bal'ami s'est livré. Ceci dit il n'existe aucune inculpation de corruption contre le compagnon Muawiya Ibn Abi Sofiane dans la version arabographe. Mais jouons au mutazilite le temps d'une argumentation, et faisons appel à la raison (on va supposer qu'il n'y a pas de consensus sur le texte historique). Ça aurait été beaucoup plus simple pour Muawiya ou pour son père Abu Sofiane s'ils voulaient devenir rois, de tirer profit de la mort du prophète, quand toute l'Arabie s'est apostasié sauf les deux cités : la Mecque et Médine. Abu Sofiane qui, deux ans auparavant, était le chef suprême de la Mecque et des Koraïchites polythéistes et qui fut respecté par toutes les tribus d'Arabie, a au contraire «pris le risque» de participer dans les guerres contre les mécréants sous le commandement de Abu Bakr. Il est connu aussi que Abu Bakr a désigné Yazid ibn Abi Sofiane comme wali sur Damas qui, à sa mort fut succédé par son frère Muawiya. Maintenant si Muawiya était arrivé à administrer un territoire qui englobait l'actuels Syrie, Palestine, Liban et Jordanie durant près de vingt ans, c'est bien «à cause de» Abu Bakr, Omar et Othmane, les trois plus grands compagnons et les trois premiers califes qui lui ont accordé le gouvernement de la wilaya de Ech-Cham! S'il faut discréditer Muawiya, il faut commencer par ceux qui n'ont pas dénoncé son imposture pendant une vingtaine d'années de wali. On voit bien comment la boule de neige arrive à emporter toute la génération responsable en partie du débarquement de ce qu'on appel «islam» sous nos cieux. La désapprobation de l'équité (Al a'adala) d'un seul compagnon du prophète conduit inexorablement à ouvrir une brèche au déni de tout enseignement divin (sunna comme coran), car en touchant a l'impartialité du premier maillon de la chaine de transmission d'informations divines, on aboutit à la scission de la branche sur laquelle on est assis, et par conséquent, toute discussion au sein du formalisme islamique devient aussi vaine qu'inféconde. Celui qui tire sur un compagnon doit débattre à l'intérieur d'une autre construction idéologique, restituer tout le coran et toute la sunna et ... aller chercher d'autres outils linguistiques pour pouvoir discourir. ---- 8- "Encyclopedia Britannica", 1911, Volume 26 -- P. 322. 9- L'assainissement a été assuré par d'autres historiens à l'instar d'Ibn Khaldoune, Ibn Kathir et Adh-Dhahabi.


